Camille Khorram & Jean-Baptiste Ricatte

Voici le portrait d'un duo d'enseignants en design produit, actifs et passionnés. À la fois professeurs et designers indépendants, ils nous parlent de leur parcours, de leurs projets, de leur approche singulière. Nous les avons rencontrés dans leur salle-atelier du bâtiment C de l'école pour un échange à bâtons rompus.

 

Bonjour, dites-nous ce qui a motivé votre envie de faire du design produit ? Camille : j'ai suivi un parcours Beaux-Arts, puis j'ai eu envie de faire vivre autrement les volumes que je concevais en questionnant leur fonctionnalité et j'ai rejoint les Arts Décoratifs de Strasbourg (HEAR).
Jean-Baptiste : mon parcours arts appliqués est plus classique, j'ai suivi une formation en BTS ACI (assistant création industrielle) à Nevers, un court passage par la FAC d'arts appliqués, puis j'ai rejoint les Arts Décoratifs à Strasbourg. C'est l'envie de questionner les usages au quotidien et une curiosité technique qui m'ont tiré vers le design d'objet. Nos deux approches sont donc complémentaires.

Avez-vous commencé votre vie professionnelle en tant que freelance ?
Jean-Baptiste : oui j'ai toujours choisi cette voie. Après avoir fait quelques stages, je souhaitais mener une activité plus libre, dégagée des contraintes financières. J'ai donc continué comme freelance et enseigné en parallèle et nous avons fondé aujourd’hui notre studio de design d'objet, mobilier à Lille.
Camille : de mon côté, j'ai commencé comme assistante, dans plusieurs studios dont celui de Mathilde Brétillot, designer produit, puis passé les concours d'enseignement.

Comment voyez-vous la suite ?
Nos deux activités se nourrissent l'une de l'autre, elles sont complémentaires. C'est un moyen de se remettre en question, de se mettre à jour aussi à travers le contact avec les étudiants. De plus, la stabilité de notre métier d'enseignant nous permet d'axer notre pratique vers une démarche d'auteur, de mener des projets qui nous tiennent à coeur et de travailler sur des projets plus personnels et engagés, avec l'association Fibr'&co par exemple.

Pensez-vous qu'il soit difficile d'innover au fil du temps ?
J-B : non, je dirais l'inverse. Nous rencontrons effectivement plus de contraintes mais celles-ci sont des leviers de créativité. On peut par exemple se servir des contraintes environnementales pour faire de meilleurs choix, en s'imprégnant des évolutions techniques.
C : oui, cela fait davantage sens et nous pousse à des remises en question dans nos modes de vie : qu'est-ce que vivre en ville ? Comment consommer autrement ? Le designer d'objet est à l'affût de ces enjeux, sans prétendre pour autant révolutionner le monde mais plutôt en orientant sa production.

Quelles sont les valeurs, les idées avec lesquelles vous aimez travailler ?
On s'adapte selon les cas, soit on répond à une commande, soit on est l'auteur d'un projet. La question des savoir-faire nous anime particulièrement, dans la relation à un secteur industriel, ou dans une recherche de partenaires locaux. On a eu l'occasion de travailler avec Aequo pour un projet de plateau à fromage qui exploite et valorise la pierre bleue de l'Avesnois.

On essaie de tirer parti des possibilités à la fois techniques et poétiques. Dans ce projet nous nous sommes inspirés du bocage de l'Avesnois en jouant avec des reliefs, afin de mettre le Maroilles en valeur.

Quelles sont vos inspirations dans le domaine du design produit ?
J-B : j'aime beaucoup le travail de Stephane Diez parce qu'il a une approche du projet par le volume qui est assez riche et un bon usage des formes, des matières. Son projet de mobilier qui exploite le bambou est à la fois simple et sensible.
C : pour moi ce sont surtout les projets qui m'inspirent, plus qu'un designer en particulier ou un studio de design.

Et dans vos propres projets, quels sont ceux qui vous ont marqués ?
C : nous avons été amenés à requestionner la lampe de mineur pour concevoir un photophore. Nous voulions créer un monolithe noir qui ne soit pas lumineux, et que la découverte de la lumière arrive dans un second temps, en référence aux lampes dans les mines, au charbon. Je me suis inspirée dans un premier temps des biberons de poupées en double paroi, la surface s'anime par le renversement de l'objet. Nous avons souhaité reprendre ce principe de révélation et l'adapter à la porcelaine en employant une finition thermochrome, qui évolue à la chaleur. Le noir disparaît pour laisser apparaître le blanc et la finesse de la porcelaine. Ce projet est édité par All et réalisé à Limoges.



Nous essayons de transmettre à nos étudiants cette idée que tout peut être source d'inspiration tant qu'on observe les choses avec curiosité : les objets du quotidien tout autant que des références issues du domaine du design ou autres.
Il s'agit d'être capable de donner une ouverture à des possibles, se déplacer vers d'autres univers, faire preuve de curiosité et dépasser les schémas connus ou conventionnels.
J-B : ce projet caractérise bien notre travail car il réunit à la fois des aspects sémantiques et poétiques, ainsi que des questionnements plus techniques. La plupart du temps on doit aussi tenir compte des contraintes économiques, ce qui est intéressant car cela nous amène à faire des compromis qui font évoluer le projet.

Quelles sont les qualités nécessaires pour être designer ?
J-B : la curiosité ! Et le dessin, la vision dans l'espace, le rapport entre l'esprit et le crayon. C'est important d'être raccord entre ce qu'on pense et ce qu'on arrive à montrer pour le communiquer. Par le biais du dessin, puis de la modélisation 3D, l'important étant de savoir maîtriser ces techniques. Plus généralement, savoir analyser, questionner.
C : la curiosité, effectivement, est essentielle, ne serait-ce que pour comprendre comment sont faits les objets, avoir un bon sens technique pour les requestionner. La manie des designers c'est de retourner les objets pour comprendre comment ils sont moulés. En plus de la curiosité technique, il faut avoir aussi une curiosité sur ce qui nous entoure, pour comprendre les modes de vie et leurs mutations.
J-B : le designer produit est un peu un médecin généraliste : il doit en savoir un peu sur tout, connaître un certain nombre de matériaux, différents procédés, savoir-faire, pour orienter ses projets efficacement. De la persévérance aussi, car entre une idée de départ et la réalisation concrète, il y a parfois beaucoup de temps, et de nombreux remaniements.

Pour finir, est-ce qu'il y a d'autres domaines qui vous animent ?
C : oui, la montagne, la randonnée. Les voyages aussi, on est partis pendant six mois en Asie. Cette passion est aussi liée au design, on a fait quelques résidences, à Bangkok, en Pologne et bientôt en Italie.
J-B : c'est très enrichissant le travail de résidence, on peut coupler la découverte de savoir-faire locaux et les rencontres, le partage. Prochainement nous allons aller au musée de Desvres pour une résidence courte autour de la céramique qui fera émerger des projets.
C : c'est pour ça que le design est un métier de passion, tout ce qu'on fait, ce qu'on vit peut y être relié. Par ailleurs j'ai toujours cultivé cette passion, en chinant de vieux objets. Je projette leur vie antérieure, je continue à les utiliser, sans les sacraliser.
On peut imaginer leur histoire, leur prochaine vie...

Le site de Camille et Jean-Baptiste : www.khorram-ricatte.com

Propos recueillis par Tania Leyronnas avec la participation de Juliette Derouet et Nine Mazure (DNMADE1 SC), photographie de Camille et Jean-Baptiste par Fabrice Coget.