Publié le 23 avril 2026
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Portrait d’une alumni : Solène Rose, designer et ingénieur qualité perçue
Entretien réalisé par Alice Bély le 14 mai 2025, dans le cadre de son projet de diplôme de DSAA graphisme, promotion 2025.
À quoi ressemble ton parcours ?
J’ai commencé l’ésaat en seconde parce que dès la troisième j’ai tout de suite été attirée par le monde du design. Après mon bac, j’ai continué dans l’école pour faire le BTS design produit. Ensuite, même si j’adorais l’ésaat au plus profond de mon cœur, je me suis dit que j’aimerais bien voir autre chose. Ce qui était génial c’est qu’après mon BTS, j’ai pu faire un Erasmus, je suis partie deux semestres en Finlande.
Ensuite j’ai fait une licence professionnelle à l’université de Lille pour pouvoir passer un master. J’ai trouvé une licence qui était dans l’éco-conception. Dans ma démarche j’étais de plus en plus impliquée dans l’impact environnemental de ce qu’on produit. Cette licence pro était très technique, on était seulement trois designers, sinon c’était des génies mécaniques, des ingénieurs, ce mélange était très intéressant. Pendant cette licence j’ai pu faire un stage de six mois chez Millet Lafuma, puis j’ai fini mes études en allant à l’école de design de Nantes. J’ai tellement adoré mon expérience pro que je voulais absolument faire mon master en alternance. Le master de Nantes proposait de l’alternance, c’était un des seuls donc il n’y avait pas beaucoup de choix. C’était un master en management du design et de l’innovation. L’intérêt c’était la pluridisciplinarité. Il y avait du design de produits, de l’architecture intérieure, du graphisme. J’ai fait mon alternance chez Decathlon, c’était plutôt cool et après le master je suis restée un peu chez eux pour finir ma mission. Puisque mon contrat se terminait en août, pour trouver un job c’était compliqué. J’ai été sans emploi d’août 2022 à septembre 2023.
Après plusieurs mois de candidature, d’interview je n’arrivais pas à trouver ce qui me convenait. Comme j’ai fait une spécialisation en éco-conception, il fallait que je trouve quelque chose qui soit en accord avec mes valeurs, ce qui restreint les choix. Je me suis posée, j’ai réfléchi. Je me suis toujours dit que j’allais peut-être monter ma propre entreprise pour être en freelance un jour. Je me suis dit, bon, finalement, c’est le moment. Pôle Emploi te permet de faire des formations avec un programme qui t’aide à créer ta boîte. Ils te donnent les clés, les formations pour t’aider. J’ai aussi été suivie par la BGE.
Suite à ça j’ai décidé de me lancer avec la coopérative d’activités et d’emplois Grands Ensembles. Je les ai choisis parce qu’au niveau des valeurs, ça me correspondait. C’est comme ça que j’ai commencé en freelance, tout en gardant ouvert les recherches d’emploi. À un moment, il y a Alstom qui m’a contacté pour me proposer un emploi d’ingénieur qualité perçue. Dans un premier temps je me suis dit : ce n’est pas possible, ce n’est pas ça mon travail ! Mais ils ont attisé mon intérêt parce qu’ils le savaient, mais justement, ils avaient besoin d’un profil de designer. Ça m’a intéressée aussi parce que c’est dans le ferroviaire, et bosser dans un domaine de mobilité verte, c’est plutôt bien. Donc j’ai été embauchée là-bas.
En quoi consiste ton travail chez Alstom ?
En gros, la qualité perçue, c’est la qualité qu’on perçoit, comme son nom l’indique. On travaille sur les intérieurs de train. Mon job c’est un peu de faire la passerelle entre le design et l’ingénierie. Les clients travaillent avec les designers et choisissent ce qu’ils aiment mais n’ont pas de contact avec les ingénieurs. Nous, on essaye de faire la passerelle et de trouver des solutions pour être au plus proche des envies du client et pour qu’une fois dans le train ou même quand on est à l’extérieur, on ne voit rien qui pourrait nous faire nous sentir en insécurité. Par exemple, quand tu ouvres ta table, si elle fait un bruit bizarre, ou si elle flanche on a l’impression que ce n’est pas de la bonne qualité. Mon job, c’est de faire en sorte que les gens se disent que ce train a une bonne qualité. Pour ce job, j’ai tout de suite négocié pendant les entretiens en leur disant que je voulais garder mon entreprise. Je suis donc en temps partiel à 80% chez Alstom et 20% en freelance.
Concrètement qu’est-ce que tu gères ?
Je gère plutôt tout ce qui est contrôle. Avant de réaliser les pièces, les ingénieurs vont tout faire en 3D. Cette 3D, je la récupère et je viens la vérifier comme si je visitais le train numériquement. Je peux y entrer et regarder de plus en plus dans le détail si quelque chose me perturbe. Ce qui est super c’est que le 3D permet d’avoir plein d’échelles différentes, de zoomer… et que pour vérifier les choses en taille réelle, on utilise la VR. En même temps, je regarde le design book où je peux aller voir les matières, les états de surface. Une surface brillante ou mat ne va pas rendre la même chose. La couleur est aussi très importante. C’est tout ce genre de chose que je contrôle. Si je détecte quelque chose qui ne va pas, je prends une photo et je contacte les gens pour leur demander pourquoi c’est fait comme ça. Si j’ai une idée pour résoudre le problème, je peux la proposer mais contrairement au design que j’ai appris à l’école, celui-là est beaucoup plus technique. Il y a beaucoup de fois où je fais seulement la détection et où la solution est trouvée avec les ingénieurs.
La partie très technique de l’industrialisation m’a poussé à accepter ce job. Pour mon travail de freelance c’est très intéressant. Même si pour l’instant je n’ai qu’une cliente, son projet me demande de faire les plans, de contacter des fournisseurs et je dois m’y connaître assez bien techniquement pour réaliser tout ça. C’est pour ça que je prends tout ce que je peux prendre pendant ce job. En entreprise tu peux faire pas mal de formations donc j’en profite, je vois ça comme un apprentissage. Mon but c’est de partir cette année. Je suis chez Alstom depuis presque deux ans et j’aimerais bien revenir pour l’instant en freelance. C’était une bonne expérience mais je n’ai pas envie de continuer là-dedans. C’est le monde de grosses entreprises que j’ai envie de quitter.
Comment ça se passe au niveau de ton espace de travail ?
Chez Alstom il y a différents services. Le mien est dans un bâtiment où il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Le télétravail n’est pas obligatoire mais fortement recommandé. On a une règle de trois jours sur site, mais qui dit pas assez de bureaux, dit bureau volant. On n’est pas censé avoir un bureau à nous, mais on a tous nos petites habitudes. On a aussi une salle où il y a le matériel de VR. Niveau matériel, on a des PC portables pour faire du télétravail. Je crois que ce sont les PC les plus chers de toute l’entreprise, ce sont des grosses machines de guerre qui peuvent lancer deux fichiers de 3D en même temps.
Pour les 20% en freelance tu travailles de chez toi ?
Maintenant oui. Avant Alstom, j’étais à 100% en freelance et de temps en temps j’allais dans des coworking. Quand j’ai commencé, je travaillais surtout à la maison, mais je devais faire du networking, donc j’allais à des événements pour voir du monde, pour me faire connaître.
Aujourd’hui, comme je travaille en freelance qu’une fois par semaine, je travaille de chez moi. J’ai une pièce que j’ai transformée en bureau. C’est une pièce où j’ai un grand plan de travail où je peux faire mes petites maquettes. J’ai aussi un très bon deuxième écran et un clavier déporté pour avoir une bonne position. Mon bureau c’est un peu du bricolage, c’est des tréteaux avec une planche qui était un ancien plan de travail. L’ensemble est assez haut ce qui fait que ma chaise est en hauteur. Ce n’est pas l’idéal, mais ça me permet de travailler à la fois debout et assise, c’est vraiment un confort de travail.
Sur quel type de projet travailles-tu en freelance ?
Pour le moment je n’ai qu’une seule cliente parce les premiers mois en freelance étaient dédiés à la création. C’est le moment où je me suis demandée qui j’étais en tant que freelance et ce que j’avais envie de faire. Il faut établir un but, un coût, ce qui a été un enfer sur terre parce que je me dévalorisais énormément. Donner un coût à ce que tu produis est très dur. Cette cliente m’a contacté sur Malt, une plateforme pour les freelances. Chaque freelance à son profil, les demandeurs font leurs briefs et ont certainement des profils qui leur sont recommandés auxquels ils peuvent envoyer leur demande. Quand elle m’a dit qu’elle aimerait faire de l’économie circulaire, avec des plantes et éco-conçu je me suis lancée parce que ça me correspondait tout à fait. Il y a eu une première phase d’échange puis on a été trois à lui envoyer un devis. J’étais vraiment le devis le plus faible, malheureusement, quand tu commences, c’est un dur de se placer. Elle a été super sympa parce qu’elle m’a dit : je ne t’ai pas choisi pour ton devis, je t’ai choisi parce qu’on a eu un bon feeling et que je pense que tu as les compétences. Elle m’a permis d’augmenter mon devis ! J’ai vraiment eu de la chance avec cette première cliente, elle m’a vraiment aidée à construire ma base.
Le premier projet sur lequel j’ai travaillé est un cache-pot modulable. C’était une technique d’origami, donc je m’amusais à faire des expérimentations, en essayant, en prenant des mesures… Le dernier projet qu’on a fait est maintenant dans une école, c’est une pergola en bambou. J’ai pu faire les maquettes, lui envoyer et travailler directement en contact avec les deux personnes qui allait fabriquer donc on échangeait régulièrement. Ce qui est génial avec les start-ups c’est que tu vois tout. Parfois dans mon processus je passe par le dessin et parfois je me lance directement dans la maquette. Quand tu peux travailler comme ça, c’est trop bien. Tu peux t’adapter toi-même, sans exigence d’utiliser tel logiciel. C’est agréable.
Comment se passent tes journées ?
Que ce soit en entreprise ou en freelance, je commence par me faire un petit thé, c’est important pour commencer la journée. Ensuite, je vais généralement commencer par vérifier les mails. Pour le freelance, je regarde ensuite sur LinkedIn si je peux rebondir sur quelque chose. La visibilité c’est important. J’essaye aussi de régulièrement mettre à jour mon site internet pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli total. Il y a aussi l’URSSAF à laquelle il faut penser une fois par mois. Après, ça va dépendre des périodes. Si j’ai un projet en cours, je vais me faire une sorte de to-do list avec ce que je dois faire aujourd’hui, des rendez-vous que je peux avoir avec ma cliente. Ensuite, je construis ma journée par rapport à ça. Soit j’écris sur un petit post-it, soit j’essaie de prendre un calendrier et de me fixer des horaires précises.
Ce qui me définit c’est que j’écris toujours tout, c’est important pour moi d’écrire et de développer la to-do list. Je fais la même chose en entreprise en regardant les réunions du jour et ce que j’ai à préparer. Ça m’aide énormément et ça me fait du bien. Je pense que c’est pour moi la meilleure des méthodes pour avancer. Tout fait que je suis moins bloquée dans mes tâches.
Quel nom donnes-tu à ton métier ?
Ça dépend de qui j’ai devant moi, mais je dis souvent que j‘ai deux métiers. Si j’ai devant moi des gens qui sont dans le design, je vais peut-être commencer par le métier de designer mais ça dépend. En tous cas, pour mon métier chez Alstom je dis ingénieur qualité perçue, j’explique ce que c’est et ensuite je dis qu’à côté je suis freelance. Quand je ne veux pas rentrer dans le compliqué je dis designer produit. Plus dans le détail, je dis que je suis spécialisé en écoconception.
Moi, je me montre comme designer de produits responsables. Sur mon site internet, j’ai mis « Eco-responsible designer ». J’essaie de ne pas trop utiliser le mot « éco » parce que ça peut aussi être économique, mais pour moi, le terme « responsable », c’est ultra important parce que l’écologie c’est ma responsabilité en tant que designer.
Quel rapport penses-tu entretenir avec ton travail ?
Aujourd’hui, mon travail en tant que salarié, je le subit un peu, on ne va pas se mentir. Il y a quelques mois, j’ai vraiment eu une révélation. Même si le métier est intéressant, il y avait toujours un « mais » derrière. Actuellement, je suis en train de développer un peu plus mes contacts niveau freelance. Une nouvelle personne vient d’être embauchée donc je ne suis pas loin de demander ma démission. Côté freelance, c’est à la fois excitant de me dire que je vais le reprendre, mais je suis aussi complètement flippée parce que si je n’y arrive pas qu’est-ce que je fais ? Quand j’ai créé mon entreprise, je m’étais déjà fait une liste de plans de secours. Il n’y a pas longtemps un de mes amis m’a relancé sur l’idée de faire des workshops dans des grandes entreprises. Pourquoi pas prendre du temps pour créer une base pour faire des formations, des workshops. J’ai un peu peur, mais en même temps, c’est excitant, j’aimerais bien pouvoir faire d’autres projets.
Est-ce que tu regrettes de t’être lancée en freelance plus tôt que ce que tu avais prévu ?
Pour être honnête, je pense que je me suis dit plus tard parce que je n’avais pas assez confiance. Je me suis dit, si je suis freelance, il me faut absolument plus d’expérience, il me faut de la sécurité. Si je me lance tout de suite, je pars sans rien, pas de pôle emploi parce que je n’aurais pas d’indemnité… Une fois que tu te lances, c’est un apprentissage énorme. Je me suis aussi lancé le défi fou de faire mon site internet moi-même, alors j’ai aucune compétence particulière là dedans. Je voulais avoir mon nom de domaine, je voulais que ça soit hébergé de manière responsable, je n’avais pas envie de mettre mon site n’importe où. Je suis fière d’avoir réussi et les gens sont un peu impressionnés. Je pense que c’était vraiment le meilleur moment. Au lieu de continuer à faire des recherches d’emploi qui ne fonctionnent pas, je me suis dit qu’il était plus utile de faire quelque chose qui allait m’apprendre et être bénéfique, donc, aucun regret. Ça m’a aussi permis de ne pas être à 100% chez Alstom et ça me fait du bien aussi.
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