Publié le 28 novembre 2025

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Portrait d’un alumni: Tom Violleau, designer produit & maker

Entretien réalisé par Alice Bély le 9 mai 2025, dans le cadre de son projet de diplôme de DSAA graphisme, promotion 2025.

À quoi ressemble ton parcours ?

J’ai fait un BTS design produit à l’ésaat. Suite à ça, je suis parti en DSAA à Lyon, à la Martinière Diderot. Là-bas, j’ai beaucoup travaillé autour du bricolage, et j’ai découvert les Fab Labs, des ateliers de fabrication numérique, avec des impressions 3D et d’autres outils.

Ensuite, j’ai fait une année en Master 2 aux arts et métiers qui est plutôt une école d’ingénieurs. Là-bas on était en pluridisciplinarité avec des ingénieurs et des ergonomes et on était trois designers. On essayait de travailler ensemble, de trouver un dialogue commun notamment sur les outils autour de la créativité.  Par la suite, j’ai fait un stage au siège de Rougier&Plé, le distributeur de matériel créatif et beaux-arts, pendant six mois. Je développais des produits découpés à la découpe laser, des sortes de produits en bois à personnaliser, qu’il fallait peindre.

Après ça je suis parti en Nouvelle-Zélande et un peu en Australie où j’ai voyagé en stop pendant huit mois. En revenant j’ai fait un service civique dans un Fab Lab à Grenoble. C’était un des plus gros Fab Lab qui existait à ce moment-là. Ça m’a beaucoup plu et donné envie de travailler dans ce domaine-là. J’ai géré un lieu en Seine-Saint-Denis, au-dessus de Paris, pendant trois ans. On m’a recruté parce que j’avais un petit peu d’expérience dans le Fab Lab et parce que j’étais designer. Concrètement, j’étais là pour former des gens, pour mettre en place différents systèmes pour gérer le lieu, pour entretenir les machines. En même temps, je faisais aussi des ateliers sur la thématique du Fab Lab avec des personnes en situation de précarité, de handicap, des jeunes qui avaient quitté le système scolaire, des femmes immigrées qui apprenaient à parler le français, …

Suite à ça, je suis arrivé en région lilloise, également pour travailler dans un lieu public tourné autour du numérique. C’était un mini café – Fab Lab à Wazemme. J’ai géré ça pendant un an avec d’autres gens. Après j’ai décidé de devenir indépendant et petit à petit j’ai donné des cours toujours en mêlant le bricolage, le design et la création. Le point commun dans tous les cours que je donne, c’est la notion de faire, de fabriquer les choses. On est rarement derrière des ordinateurs. Un jour, j’ai toqué dans une école d’ingénieurs où je donne maintenant des cours pour apprendre à être plus créatif, à dessiner et à faire avec ses mains.

En plus des cours, tu es aussi indépendant ?

Oui, à côté, j’ai développé une pratique de conception où je fabrique des matériaux à base de plastique recyclé. J’ai commencé par faire des boutons pour le personnel soignant pendant l’époque du Covid. Je récupérais les visières, je les broyais et je faisais des boutons à coudre sur les vestes des soignants pour boucler la boucle de l’économie circulaire. Après j’ai continué en créant des boucles d’oreilles que j’ai vendues sur des marchés. J’ai fait des peignes et là je fais de plus en plus de petits objets pour la décoration d’intérieur avec cette technique que je me suis appropriée et que j’ai développée. Je commence à donner des workshops là-dessus avec des étudiants ou des adultes notamment à la Condition Publique à Roubaix, et j’essaye d’adapter la technique pour que ce soit accessible aux plus jeunes également.

Avec ces différentes activités comment est-ce que tu définis ton métier ?

Ça dépend à qui je parle. Si je parle à des enfants, je dis que je suis inventeur et que j’essaye de prendre soin de mon environnement. Si je parle à des gens qui connaissent un peu mieux le métier, je dis que je suis designer d’objets avec une approche consciente et que je m’intéresse à toutes les formes d’éthique : de l’écologie, au social, au secteur du handicap. Je dis aussi que mes projets se nourrissent les uns les autres.

Si tu devais donner un seul et unique nom à ton métier, ce serait quoi ?

Un seul et unique nom ? Je ne sais pas trop, je vais ressortir ma carte de visite, je ne sais plus ce que j’y ai écrit. Alors, il y a marqué : « Eco-design et fabrication d’objets durables, Tom Violleau, designer produit, maker ». Voilà. On peut dire que je suis maker. C’est un terme que j’aime bien parce qu’il allie à la fois le côté conception et le côté fabrication. J’ai l’impression que c’est un peu ma spécificité au-delà de l’approche consciente. Je conçois et je fabrique. Mais encore une fois, le mot maker, il n’y a pas beaucoup de gens qui le connaissent donc c’est toujours compliqué de donner un titre. À toi, je vais dire que je suis « maker ».

Comment est-ce-que tu décrirais une de tes journées de travail ?

Ce n’est pas évident parce que j’ai plutôt des semaines typiques, des mois typiques que des journées typiques. Déjà le rythme des cours va me donner un rythme d’octobre à novembre et de janvier à mai. Pendant quasiment huit mois de l’année, je vais avoir entre six et neuf heures de cours par semaine. Un temps plein de prof c’est dix-huit heures, donc on va dire que j’ai un mi-temps de prof.

Le reste du temps, soit je travaille pour moi, soit je vais dans des ateliers, soit je fais de l’administratif, soit je cherche des nouveaux clients. Sur les mois qui me restent, j’essaye de développer des projets artistiques, de répondre à des appels à projets pour faire des ateliers, je donne des formations.

Donc soit, je bosse à l’extérieur dans les écoles, dans des centres aérés, dans des lieux comme la Condition Publique pour faire des interventions. Soit, je suis chez moi, dans mon bureau où je peux faire de l’administratif, de la conception, ou ne rien faire aussi.

À quoi ressemble ton espace de travail ?

Mon bureau est chez moi mais j’évite au maximum d’y être trop longtemps. Je vais pas mal à la Condition Publique, notamment pour squatter leur atelier, pour bricoler et fabriquer. Actuellement, on va dire que je me sens limitée dans mon espace. Avec ma copine on cherche à déménager pour avoir un petit atelier et un petit bureau chacun à nous. Je pense que ce sera plus confortable. Mais pour l’instant c’est comme ça. J’ai essayé de bosser en co-working, mais ce n’est pas évident.

Comment est-ce que tu te procures le matériel dont tu as besoin ?

Chaque projet est différent mais je vais souvent à la Condition Publique où il y a un gisement de plastique recyclé. Il y a pas mal d’entreprises comme Dagoma, un fabricant d’imprimantes 3D ou la mairie de Roubaix qui donnent leurs déchets là-bas. Après bien sûr il faut trier les plastiques, les broyer, … C’est un bon point de récolte et sinon je trouve ça intéressant d’intégrer la récolte au projet. Par exemple en ce moment on fait un projet avec Dunkerque et dans l’appel à projet, il y a une partie où les enfants vont faire un ramassage pour aller collecter de la matière. En même temps, ils se rendent compte que la matière ne sort pas de nulle part. Je demande aussi par exemple des bouchons à droite à gauche mais ce n’est pas ce qui se travaille le mieux. Je préfère le plastique d’imprimante 3D qui crée plein de déchets, plein de chutes et qui se fond bien tout en donnant un bel aspect avec plein de couleurs. En bref, je fais avec ce qu’il y a autour de moi en fonction de l’endroit où je me trouve

Quel rapport est-ce que tu entretiens avec ton travail ?

Je dirais que c’est assez confondu dans tous les aspects de ma vie. Je n’arrive pas trop à scinder travail, vie perso, famille. Tout est un peu mélangé donc à la fois tout me nourrit, mais en même temps, ça peut vite déborder sur le reste. J’essaye quand même de ne pas trop travailler. Je trouve que globalement, les gens qui travaillent, travaillent trop. Je trouve qu’il y a moyen de faire autrement. J’essaye d’avoir un rapport sain au travail mais ce n’est pas évident parce qu’on se laisse vite embarquer.

Pour les cours je suis à peu près entre huit et douze heures et à côté il y a les projets. Il y a des moments où j’en ai, d’autres où je n’en ai pas. Les moments où j’ai plus de temps libre, je vais faire plus de choses pour moi et je trouve que c’est important d’avoir ces périodes là pour se ressourcer. Le fait d’être freelance, j’ai l’impression de ne pas complètement l’avoir décidé. Ça m’est un peu arrivé comme ça.

Dans ma culture familiale, il fallait plutôt être salarié, c’était ce qui était reconnu. J’ai aussi peur d’être privé de liberté. C’est ce que j’ai ressenti quand j’étais salarié. Je ne me sentais pas libre de faire ce que j’avais envie de faire alors qu’en freelance je me sens libre ouais ça me va quand même plutôt bien. Je dirais que j’ai peu l’impression de réellement travailler mais plutôt de mener des projets car cela m’amuse, de tester de nouvelles choses, d’expérimenter.

Cela doit évidemment me rapporter un peu d’argent car je dois subvenir à mes besoins mais je ne suis pas vraiment en accord avec l’idée que le travail doit être toujours sérieux et pénible. C’est aussi une manière de jouer et de retrouver mon âme d’enfant. En même temps, j’ai aussi l’impression que la société nous pousse à aller vers une forme de précarisation du travail. Les petites missions, le freelance, ça fait partie de ça aussi. Je trouve que ça arrange quand même vachement les entreprises d’avoir un recours à des indépendants quand ils veulent. Ça se généralise, on devient travailleur à la tâche et tous les moments qu’ont les salariés comme les pauses café, les moments où tu discutes avec tes collègues… tout ça on l’a plus, alors que c’est très important selon moi.

En ce moment, quels sont tes projets ?

Cette semaine j’ai eu un atelier à Calais dans un centre social, où j’ai fait des sculptures en bouchon, des sortes de dinosaures en bouchons recyclés. C’est un atelier que j’ai développé avec un ami qui bosse là-bas. C’était la première fois cette semaine j’avais vraiment hâte et j’étais très content de le faire.

Sinon, en ce moment je travaille avec un lycée de boulangerie pâtisserie à Fives sur un projet d’emporte-pièces pour des gâteaux. J’ai eu une intervention avec eux il y a un mois. C’était plutôt de l’illustration, de la simplification de dessin pour pouvoir les adapter en emporte-pièce.

Est-ce que ça t’arrive de travailler avec d’autres personnes sur des projets ?

J’essaye le plus possible. J’ai quelques amis qui m’ont donné des missions. Parfois je croise des connaissances et on se retrouve dans des milieux similaires. Sinon, on essaye avec ma copine qui est illustratrice d’avoir des projets en commun. Par exemple, pour le projet qu’on a avec Dunkerque autour du plastique recyclé, moi, je vais faire des cadres en plastique et elle va faire des illustrations pour aller dans ces cadres. On donne des ateliers avec les enfants et à la fin on fera une expo collective. Parfois ça fait du bien et parfois c’est bien de faire des choses seul aussi je trouve.

Quel est ton statut ?

Au niveau de mon statut, j’ai été beaucoup auto-entrepreneur et actuellement je bascule sur un autre modèle de société qui est la coopérative d’activité d’emploi. Je suis chez Grands Ensembles. Je viens de passer en CDI avec eux. Je suis toujours indépendant mais je mutualise avec d’autres les services d’un comptable, j’ai de l’accompagnement sur mon projet de développement d’entreprise. Je trouve ça intéressant pour ne pas se sentir trop seul. Ça permet de donner un statut aussi qui est reconnu auprès des banques, tu cotises au chômage, tu cotises pour l’assurance maladie. Tout ça c’est très intéressant. Au début, je ne m’en souciais pas du tout et plus ça va, plus je me dis qu’il faut penser à tout ça. Avant de me lancer j’ai vu les avantages et les inconvénients. J’ai vu que ça coûtait cher notamment. Par rapport au statut de freelance, je dirais que c’est plus sécurisant par rapport aux frais de gestion, etc.

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